- il y a 6 mois
Hugo Bottemanne, psychiatre et auteur, propose un éclairage clinique et sociétal sur les enjeux actuels de santé mentale.
À travers son regard de médecin et d’auteur, il invite à mieux comprendre les mécanismes psychiques, les vulnérabilités contemporaines et les leviers d’action dans la vie des femmes.
Cette keynote a été enregistrée dans le cadre de la session "Santé des Femmes & Femmes dans la Santé" du Think & Do Tank Marie Claire.
🔗 Dr Hugo Bottemanne : comprendre la santé mentale aujourd’hui : https://www.marieclaire.fr/dr-hugo-bottemanne-comprendre-la-sante-mentale-aujourd-hui,1497292.asp
À travers son regard de médecin et d’auteur, il invite à mieux comprendre les mécanismes psychiques, les vulnérabilités contemporaines et les leviers d’action dans la vie des femmes.
Cette keynote a été enregistrée dans le cadre de la session "Santé des Femmes & Femmes dans la Santé" du Think & Do Tank Marie Claire.
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00:00...
00:00Et la santé mentale dans tout ça ?
00:10Depuis 2016, 64% des mères connaissent une dégradation considérable de leur santé mentale
00:16selon une étude qui a été publiée très récemment aux Etats-Unis dans le Journal of the American Medical Association.
00:23Pour en parler, je vais inviter Hugo Buttman à me rejoindre pour en parler.
00:26...
00:27Il arrive, on a un homme avec nous.
00:33Bonjour et bienvenue Hugo, on est ravis que vous soyez avec nous ce matin.
00:38Vous êtes un spécialiste de la santé mentale et de la dépression chez les femmes.
00:43Vous êtes responsable de l'axe santé des femmes au sein de l'équipe Moods à l'université Paris-Saclay
00:47et auteur de deux ouvrages, Dépression au féminin et Dans le cerveau des mamans.
00:52Alors on va rentrer tout de suite dans le vif du sujet avec vous si vous le voulez bien.
00:55Il y a deux fois plus de dépressions chez la femme que chez l'homme.
00:58Pourquoi ? Est-ce que les raisons, elles sont hormonales, génétiques, psychologiques, sociétales ou pas du tout ?
01:05C'est vrai que c'est un chiffre qui est très important, très intéressant parce que deux fois plus de dépressions chez la femme par rapport à l'homme,
01:11c'est une disparité épidémiologique qui est quand même assez différente d'autres troubles psychiatriques.
01:16Quand on a des troubles, on a équivalent à un homme et femme.
01:19Et chez la dépression, c'est vraiment la conjonction d'une multitude de facteurs.
01:22C'est un peu la même chose que ce qui a été dit précédemment pour les facteurs de risque cardiovasculaire,
01:26pour les maladies qui sont liées à d'autres organes.
01:29En fait, dans la dépression, c'est le cerveau bien sûr qui est touché.
01:32Et le cerveau, il va être impacté différemment chez les hommes et chez les femmes.
01:36Un des facteurs qui va être un facteur très important, c'est les hormones, bien sûr,
01:40avec des variations au cours de la vie des femmes très importantes des taux hormonaux.
01:44Trois moments très importants de ces variations.
01:47La puberté pour les jeunes filles, les périodes périnatales, la grossesse et le postpartum.
01:53Et enfin, la pré-ménopause.
01:55On a parlé de ménopause tout à l'heure.
01:56La ménopause, c'est un moment très important, mais en fait, c'est la pré-ménopause
01:59qui, sur le plan hormonal, est le plus embêtant.
02:02Et sur le plan santé mentale, va être associée à le plus de morbidité,
02:05à le plus de risques de troubles psychiatriques.
02:06C'est ce que vous appelez des fenêtres de vulnérabilité chez la femme, finalement.
02:11Donc, il y en a trois.
02:12Tout à fait, c'est des fenêtres de vulnérabilité.
02:14À ça, il faut rajouter, en fait, des femmes qui vont être très sensibles au cours de leur vie,
02:18en fait, avec une sensibilité hormonale particulière.
02:20Et à chaque cycle menstruel, qui vont avoir des symptômes.
02:24On a environ 5% des femmes dans notre population
02:26qui ont ce qu'on appelle des troubles dysphoriques pré-menstruels.
02:29On a des symptômes qui sont quasiment équivalents à ceux de la dépression,
02:32qui ressemblent beaucoup à ceux de la dépression,
02:33mais qui reviennent de façon cyclique, comme ça, à chaque mois,
02:37dans la période qu'on dit la phase luthéale,
02:39donc les 15 jours avant les règles.
02:41Est-ce qu'on peut parler, Hugo Bettman, de dépression typiquement féminine ?
02:47Ça, c'est quelque chose qui commence à émerger.
02:49C'est-à-dire qu'on a, en fait,
02:50on considère le critère de dépression, le diagnostic de dépression,
02:53comme quelque chose d'un peu uniforme.
02:55Et en fait, il y a des disparités entre hommes et femmes,
02:57même en termes de sémiologie, en termes de symptômes.
03:00C'est-à-dire que les hommes vont présenter des symptômes dépressifs
03:03qui sont souvent assez marqués par l'impulsivité,
03:06assez marqués par des troubles des comportements.
03:09Et les femmes vont avoir des symptômes qui sont parfois atypiques.
03:11Alors, les symptômes de dépression, vous les connaissez.
03:13C'est de la tristesse, c'est un manque d'envie,
03:15c'est un manque d'énergie très important.
03:18Et bien, chez certaines femmes, il va y avoir des symptômes atypiques
03:20ou il va y avoir un miroir, finalement, des symptômes classiques.
03:23Au lieu d'être insomniaques, elles vont beaucoup dormir.
03:25On va avoir une hypersomnie.
03:26Au lieu d'avoir une anorexie qui est très classique,
03:29on va avoir une hyperphagie.
03:30Les femmes vont se mettre à beaucoup, beaucoup manger.
03:33Et puis, il va y avoir des douleurs corporelles assez étranges
03:35qui, parfois, sont les symptômes les plus apparents de la dépression.
03:38Donc ça, ça peut être des pièges pour un médecin généraliste, par exemple,
03:40ou une sage-femme qui rencontre une femme,
03:43qui voit une femme qui se plaint de douleurs physiques très importantes
03:45et qui passe à côté d'une dépression,
03:47alors qu'en fait, c'est la manifestation de la dépression.
03:49C'est très intéressant ce que vous dites.
03:51Le médecin qui passe à côté,
03:52est-ce qu'elle est de plus en plus difficile à détecter cette dépression féminine ?
03:56Alors, la dépression, par nature, elle est multifacette.
04:00Donc, elle est assez difficile à détecter.
04:02La dépression, c'est quelque chose qui a une signature corporelle,
04:05mais ce n'est pas un trouble de l'esprit, la dépression.
04:07Ce n'est pas un trouble psychologique.
04:08C'est un trouble corporel.
04:10C'est un trouble vraiment du corps.
04:11C'est le corps qui dysfonctionne.
04:12C'est difficile à cacher.
04:14C'est difficile à cacher, mais dans ce dysfonctionnement,
04:16l'esprit se met à avoir des symptômes.
04:17Donc, on a de la tristesse, on a des pensées tristes qui apparaissent,
04:20mais en fait, c'est vraiment un trouble corporel.
04:21Et donc, on développe avec des techniques de recherche,
04:24notamment des marqueurs, des biomarqueurs,
04:26pour essayer de comprendre et de détecter cette dépression
04:28juste avec des signaux corporels.
04:30Alors, je reviens, Hugo Bettman, sur ce chiffre que je donnais en introduction.
04:33Depuis 2016, 64% des mères connaissent une dégradation considérable
04:38de leur santé mentale.
04:39C'est une étude américaine qui vient d'être publiée.
04:43Comment l'expliquez-vous ?
04:44Est-ce qu'on est en train de passer, de franchir un cap ?
04:48Alors, il y a une meilleure reconnaissance aujourd'hui
04:51de ce qu'on appelle la dépression du postpartum.
04:53On sait, c'est environ une femme sur cinq,
04:55donc 20% des femmes, dans le postpartum,
04:57dans l'année qui suit l'accouchement,
04:58elles vont ressentir des symptômes de dépression.
05:01Et le suicide, aujourd'hui, c'est la première cause de mortalité
05:03pour ces femmes.
05:04C'est-à-dire que dans l'année qui suit l'accouchement,
05:06le principal risque auquel on doit faire attention,
05:09c'est vraiment le suicide,
05:11avec des femmes qui souvent n'ont pas d'antécédent psychiatrique,
05:14qui sont de nouveau des nouveaux symptômes qui apparaissent,
05:17des femmes qui ne sont pas connues,
05:19qui ne sont pas rentrées dans les parcours de soins,
05:20et qui ne comprennent pas ce qui se passe,
05:21parce que c'est le moment de félicité,
05:23de bonheur normal qui est celui de la grossesse.
05:25D'un seul coup, il y a ce trouble qui leur tombe dessus,
05:28avec aussi en miroir, chez l'homme, 8% de dépression.
05:31Ça, c'est une étude française qui est sortie.
05:33Et donc, des symptômes qui peuvent parfois être partagés
05:35dans la famille.
05:36Le sur-risque de dépression chez l'homme,
05:37il est aussi lié à la dépression chez la femme.
05:39C'est-à-dire que quand l'un des deux fait une dépression,
05:40on a une dépression qui va toucher la famille.
05:42Mais je reviens sur ce chiffre depuis 2016.
05:45Et puis, il y a d'autres études qui viennent propager
05:50justement ce mouvement.
05:52Est-ce qu'il y a plus de dépression de façon récente ?
05:56Est-ce que la charge mentale,
05:57elle est de plus en plus forte pour les femmes
06:00depuis 4-5 ans à peu près ?
06:03La dépression, c'est un trouble qui a toujours existé
06:04depuis les débuts de l'humanité.
06:06Il est probable qu'on y faisait moins attention.
06:08Il est probable qu'on avait moins d'indicateurs
06:10pour comprendre et qu'on faisait moins attention
06:12à la santé mentale en général.
06:14Après, il y a des facteurs post-Covid.
06:16Il y a des facteurs d'accélération aussi,
06:17de l'incertitude dans le monde dans lequel on vit,
06:19des facteurs de stress environnementaux
06:21qui sont importants.
06:22Mais à mon sens, c'est plus un niveau de...
06:24On avait un défaut de perception de ces troubles
06:26dans le passé et on commence à y faire
06:28de plus en plus d'attention.
06:29Après, vous disiez qu'il était difficile pour un médecin
06:31d'observer, de détecter une dépression.
06:34Est-ce que la situation pourrait être plus grave
06:36que celle que l'on connaît, finalement ?
06:38En France, oui, parce que les indicateurs
06:41sont quand même assez faibles.
06:42C'est quand même un trouble pour lequel
06:42il y a encore un tabou très important.
06:44Il y a une difficulté pour aller voir un psychiatre.
06:47Et on va en parler juste après.
06:49Donc, bien sûr.
06:51Et puis, si on prend la situation dans le monde,
06:52ça, ça devient dramatique.
06:53Parce qu'en fait, la dépression,
06:55contrairement à ce qu'on peut croire,
06:55ce n'est pas du tout un trouble occidental.
06:57Ce n'est pas un trouble de riches.
06:58Ce n'est pas un trouble de pays civilisé.
06:59C'est un trouble qui touche toute l'humanité,
07:00qui est lié au fonctionnement de notre corps,
07:02au fonctionnement de notre cerveau.
07:03Et dans les pays qui sont en guerre,
07:05pour les populations qui sont sous les bombes en ce moment,
07:07ou qui sont touchées par les famines,
07:09en fait, les taux de dépression sont énormes.
07:10Mais ils ne sont pas assez...
07:12Enfin, il n'y a pas d'indicateurs.
07:13Il n'y a personne qui est là pour les voir.
07:14Alors, c'est très intéressant,
07:15cette situation ailleurs qu'en France.
07:17Et quels sont les symptômes, justement,
07:19dans les pays en guerre ou au fin fond de l'Afrique ?
07:22Alors, il y a des manifestations qui sont différentes.
07:23Alors, comme différence homme-femme,
07:25il y a des différences aussi selon les cultures.
07:27C'est-à-dire que les formes d'expression des symptômes vont varier.
07:30On a, par exemple, un grand nombre de cultures
07:31pour lesquelles la dépression va s'exprimer uniquement
07:33par des symptômes corporels, par des douleurs.
07:35Notamment en Afrique, en Asie du Sud-Est aussi,
07:38on va avoir ce type de symptômes.
07:39Donc, quand on est psychiatre, nous, on fait très attention
07:41quand on a des populations qui sont extra-métropolitaines,
07:44avec justement une attention particulière
07:46pour ces symptômes un peu cachés.
07:48Hugo Potman, qu'est-ce que vous conseillez aux femmes
07:50qui voient le spectre de la dépression,
07:54qui la sentent arriver,
07:55un accompagnement médicamenteux ou non médicamenteux,
07:58une modification de leur environnement ?
08:00Qu'est-ce que vous préconisez ?
08:01Il y a plusieurs formes de dépression.
08:02Il y a des formes très légères
08:03que dans la population, qui est assez classique,
08:06il y a 13% de la population qui fait une dépression
08:09au cours de l'année.
08:10Ces formes très légères, très souvent,
08:12juste un accompagnement psychologique
08:13avec un médecin ou un psychiatre va suffire.
08:17Pour les formes, par contre, qui deviennent modérées à sévères,
08:19là, il faut un antidépresseur.
08:21Ce qu'il faut retenir, en fait, la dépression,
08:22encore une fois, je le répète, c'est un trouble biologique,
08:24c'est un trouble qui est lié au corps.
08:25Et le problème, c'est que ça abîme le corps.
08:27Ça abîme notamment le cœur des femmes.
08:28C'est quelque chose qu'on découvre qui est le mieux en mieux connu
08:30en collaboration avec les cardiologues.
08:32C'est qu'en fait, un épisode dépressif caractérisé
08:33dans la vie d'une femme, ça va être un facteur
08:35de risque cardiovasculaire.
08:36Ça va augmenter le risque d'infarctus du myocarde.
08:39Et donc, plus on va laisser durer une dépression,
08:41plus, en fait, il y aura de l'inflammation
08:42et plus le corps va s'abîmer.
08:44L'objectif, c'est de traiter vite, fort, efficacement.
08:47Quel rôle joue la charge mentale ?
08:48Vous en avez peu parlé.
08:49Et je reviens avec ma charge mentale à chaque fois.
08:52Mais quel rôle joue la charge mentale ?
08:54Et puis, ces inégalités sociales dont on parle depuis ce matin
08:59dans la dépression ?
09:00Quand on est médecin, quand on fait de la recherche,
09:02on aime bien expliquer les choses par la biologie.
09:04Mais en fait, la biologie, ça n'explique pas tout.
09:05Et clairement, pour ce trouble, comme pour de nombreux autres,
09:08on en a parlé depuis ce matin,
09:09en fait, la biologie n'est qu'un des facteurs
09:10qui se surajoutent.
09:12Et puis, la dépression est la conséquence, en fait,
09:14d'un stress environnemental.
09:16Et notamment pour les femmes d'inégalités encore très persistantes
09:19dans le monde du travail, d'exposition à des violences,
09:21violences conjugales ou violences autres dans la société,
09:24qui vont parfois s'accumuler au fur et à mesure des années,
09:26créer de la fragilité, modifier un petit peu la structure
09:29de notre cerveau et avoir, après, parfois après de nombreuses années,
09:33une augmentation des facteurs de risque de dépression.
09:35Et donc, une augmentation de dépression,
09:37parfois très, très à distance de l'événement
09:39qui pourtant était l'événement initial.
09:42Donc, il y a des femmes, par exemple,
09:43qui ont vécu des divorces très difficiles,
09:44qui ont été dans des couples très violents
09:46et qui vont déclencher une dépression,
09:48parfois très longtemps après la séparation,
09:50de façon un peu en conséquence
09:51de ce qui s'est passé dans le passé.
09:53Personne n'est à l'abri, finalement.
09:55On va prendre un peu de hauteur.
09:57Une dernière question avant d'accueillir Juliette Paquin.
10:00Qu'est-ce qui vous inquiète ?
10:01Qu'est-ce qui est source d'espoir pour vous aujourd'hui ?
10:03Quel est votre regard sur la situation mondiale,
10:07sur ce sujet de la dépression chez les femmes ?
10:09La dépression au féminin, elle est encore trop étudiée.
10:11On traite quasiment tout le monde de la même façon.
10:14C'est-à-dire qu'on considère, homme-femme,
10:16qu'il n'y a pas de différence,
10:16il n'y a pas de traitement spécialisé.
10:18Les cancérologues sont très en avance
10:19par rapport à nous, par rapport à la psychiatrie.
10:21Ils sont capables d'avoir des biomarqueurs
10:23pour essayer de comprendre exactement les troubles
10:25et pouvoir cibler exactement les mécanismes
10:27qui sont impactés dans ces troubles.
10:29Nous, en psychiatrie, on est assez générique encore.
10:31On n'a pas de traitement spécialisé.
10:33Il y aurait des traitements hormonaux
10:34qu'il faudrait développer.
10:35Et puis, des prises en charge non médicamenteuses
10:37qui pourraient exister.
10:38On a notamment des prises en charge
10:39de stimulation du cerveau
10:40qui peuvent exister externe,
10:42c'est-à-dire la stimulation du nerf vague,
10:43notamment, qu'on peut faire auprès des femmes
10:45et pour lequel il y a des indices
10:47en quoi ce serait efficace.
10:48Donc, une recherche plus inclusive
10:50qui inclut beaucoup plus de sujets féminins
10:53dans les recherches dans la dépression,
10:54ce serait bien sûr,
10:55comme dans toutes les autres spécialités,
10:57une des priorités pour avancer.
10:58Merci beaucoup, Hugo Botman.
11:00On vous applaudit.
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