Ancien otage rescapé des attentats de 2015, David Fritz Goeppinger a participé à la série "Des vivants", qui raconte la prise d’otages au Bataclan le 13-Novembre et le parcours de résilience et de reconstruction de sept d’entre eux. Avec Thomas Goldberg, qui joue son rôle dans la série, il se confie à Frédéric Carbonne, sur franceinfo, lundi 27 octobre 2025.
00:00Dix ans après les attentats du 13 novembre 2015 et les 130 morts du Stade de France, des terrasses et du Bataclan,
00:05il s'agit bien sûr d'un hommage, mais peut-être aussi de permettre que l'indicible, l'inaudible, soit partagé.
00:11Puis il y a cette question, comment porter à l'écran cette tragédie ?
00:14Comment incarner ces hommes et femmes qui sont après devenus des amis, des béquilles, les uns pour les autres ?
00:18Bonjour David Fritz-Göpinger.
00:20Bonjour.
00:20Vous êtes un de ces potages, un pote et otage, c'est comme ça que cette bande s'est appelée.
00:25Et bonjour à vous Thomas Goldberg.
00:27Bonjour.
00:27Vous êtes David dans cette série, est-ce que vous vous êtes rencontré avant, pour savoir comment faire, comment interpréter ?
00:34Non absolument pas, on ne s'est pas rencontré parce que ce n'était pas du tout le souhait du réalisateur déjà.
00:39Et en fait, moi j'ai été le premier à avoir la chance de rencontrer le personnage que j'interprétais
00:43parce que David venait faire les photos sur le tournage, donc on s'est rencontré au début du tournage
00:47et ça a été effectivement une rencontre assez particulière et assez touchante.
00:51David, c'était une évidence pour vous que vous puissiez être joué à l'écran ? C'était compliqué ?
00:56Non, ce n'était pas une évidence. Je pense que tout ça est un peu bizarre, à la fois bizarre et complètement extraordinaire.
01:02Et je suis vachement heureux et touché, surtout quand j'ai vu la série, je vois que Thomas a fait un travail exceptionnel.
01:09Donc non, ce n'était pas évident, au contraire. Je pense qu'il y a vraiment quelque chose du process individuel de chacun
01:14et je pense que chacun des potages a un point de vue différent sujet.
01:16Et vous, vous demandiez évidemment, Thomas, comment, parce que vous n'êtes pas vu, mais j'imagine que vous avez demandé énormément de choses
01:22sur ce qui s'était passé, sur ce que David avait vécu, il y a une responsabilité énorme là-dedans.
01:27Bien sûr, c'est les trois quarts de la pression que j'avais à la base, évidemment.
01:31C'est de déjà parler d'un sujet qui nous touche tous, en fait, donc il y a une responsabilité un peu commune.
01:36Et au-delà de ça, c'est le fait d'interpréter quelqu'un qui a vécu quelque chose de tellement compliqué.
01:43On se demande comment on va avoir la légitimité de transformer nos émotions à nous pour que ça ressemble aux siennes.
01:49Donc c'était un très gros enjeu.
01:51Quand vous étiez sur le plateau, parfois, David, vous aviez envie de dire à Thomas, attends, on l'a fait attention.
01:55Ça devait être un peu compliqué quand même.
01:57C'était un peu bizarre, d'autant que moi j'étais là pour travailler quand même.
02:00J'avais quand même une mission qui était celle de restituer photographiquement l'ambiance du plateau et techniquement parlant.
02:04Mais c'est vrai que lors de cette première rencontre, une des questions que m'a posée Thomas, c'était
02:09« Mais ça, ça s'est passé comme ça ? »
02:11Il y avait quand même quelque chose de l'ordre de la curiosité humaine venant de lui et des autres comédiens.
02:15Mais non, non, non, je ne t'ai jamais dit ça, je crois.
02:18Je ne t'ai jamais dit...
02:18Non, non, du tout.
02:19Au contraire, moi j'ai grand respect quand même envers ces comédiens, tous les comédiens d'ailleurs qui incarnent des gens vivants.
02:25Je pense que c'est un truc de dingue de réussir à le faire.
02:28J'aime que vous emploiez ce mot-là, ce n'est pas un film sur les survivants ou sur les rescapés, c'est un film sur des vivants.
02:33Oui, et le titre est vraiment bien choisi pour ça.
02:37Oui, Thomas Goldberg, ce n'est pas du tout la même chose.
02:39Vous ne l'avez pas, j'imagine, tourné non plus comme une histoire de survivants ?
02:42Non, absolument pas.
02:43En fait, encore une fois, moi j'ai eu l'impression, au-delà des événements de ce soir-là qu'on a tourné, où là on sait de quoi on parle,
02:49le reste des séquences, c'est des séquences de vie absolument, c'est des séquences de bonheur, de joie, de rire, de danse, de chant.
02:55Donc en fait, évidemment, c'est une série sur la vie avant tout.
02:58Moi, je trouve que les deux termes peuvent fonctionner, effectivement, parce qu'on parle de gens qui ont survécu à quelque chose de très, très, très particulier.
03:05Donc voilà, les deux peuvent fonctionner, mais le terme des vivants est tellement plus logique dans cette série.
03:12Si vous êtes devenu, David, aussi proche avec les autres potages, c'est qu'après le 13 novembre aussi, il y avait cette difficulté à partager,
03:19juste même avec les plus proches.
03:21Il y a une scène où l'incompréhension entre un père et son fils, elle est absolument flagrante.
03:26Et la campagne de l'un d'entre vous résume ça très bien.
03:30Elle aussi avait été victime d'attentats à Londres, on l'écoute.
03:33Ce n'est pas qu'ils ne veulent pas t'écouter, c'est qu'ils ne peuvent pas.
03:37Parce que tu les effrais trop, tu les renvoies à leurs angoisses les plus profondes.
03:41Toute la noirceur du monde, c'est toi, c'est toi qui la portes.
03:43En fait, on t'en veut, d'avoir autant souffert, on voudrait juste te faire taire.
03:48Et puis les autres, les puissants, les plus forts, ils en profitent, de cette peur que tu engendras.
03:53D'un côté, tu fais trop peur pour qu'on te prenne dans les bras et de l'autre, on te manipule.
03:57On est obligés de rester entre nous.
03:59Parce qu'après les attentats, toi, moi, tous ceux qui ne sont pas morts, on a atterri sur une autre planète.
04:06C'est ce que vous avez ressenti, effectivement ?
04:08Oui, cette scène, elle est très forte pour moi et pour nous, je pense.
04:11Elle résume ce que vous ressentez.
04:12Et en fait, la série, de manière générale, vient chercher des choses dans nos intimités,
04:17dans des petites choses qui se passent après, dans lesquelles on ne s'attend pas à trouver le terrorisme.
04:21Que ce soit de l'ordre des relations sexuelles, des relations professionnelles,
04:26tout ce qui est de l'ordre relationnel est complètement déformé et détruit.
04:30J'imagine que c'est une des premières choses qui vous a autant surpris, peut-être aussi, Thomas Goldberg,
04:33que vous avez appris dans ces choses infiniment quotidiennes et très intimes.
04:37Ben, complètement. En fait, c'est très particulier de, justement, confronter quelque chose de si extraordinaire
04:45qu'est cette soirée-là et ces événements-là avec tout le quotidien et toutes les choses qu'on vit,
04:49vous, comme moi, comme David.
04:51Moi, j'ai eu un peu de mal, justement, à essayer de mélanger ces choses-là
04:54parce que le cerveau humain a du mal à comprendre.
04:57Et en fait, quand on n'y est pas confronté, je pense que c'est compliqué de le retranscrire instinctivement.
05:01Et justement, David, est-ce que dix ans après, cette série, elle permet ces dialogues qui ont été si compliqués,
05:06y compris avec des proches ? Est-ce que cette série, elle permet de partager ?
05:10Est-ce que c'est pas ça, un peu, l'objectif, en fait ?
05:12Oui, je pense que, oui, elle le permet et elle le fait bien, non seulement ça.
05:15Je pense que, y compris mes proches qui n'ont pas eu vraiment ou pas eu les momos
05:20ou étaient là au moment où il fallait, ça arrive, c'est vrai, je ne suis pas la seule victime à en témoigner.
05:25Ça va raconter quelque chose au public qui est de l'ordre de ce quotidien
05:28qui a basculé et dans l'horreur et dans l'incompréhension totale.
05:31Et cette série, cette force, la force de cette série, elle est dans l'ambivalence, en fait.
05:37Dans ce qui nous abîme, dans ce qui nous fait du bien et dans ce qui montre qu'on est vivant.
05:41Non seulement les scènes d'amour, de fête, etc.
05:43Il y a quelque chose aussi, il y a de la vérité dans la douleur.
05:46Et ce qu'on montre, ce que Jean-Xavier de l'Estrade a décidé de montrer dans cette série...
05:49Je ne vais pas citer le nom du réalisateur, il est extrêmement important.
05:51Il y a de la vérité, en fait.
05:54Moi, j'ai cette scène de Cédric Écoute qui joue Stéphane.
05:57Il y a des flashs qui sont censés représenter les coups de feu dans le Bataclan,
06:01auxquels ils repensent en pleine nuit.
06:02Et moi, c'est quelque chose, je le dis aujourd'hui au micro,
06:04je pense quotidiennement au tir dans le Bataclan, en fait.
06:06C'est une réalité.
06:07Donc là, on n'est plus du tout dans la fiction.
06:10Mais c'est ça, on est dans un mélange de fiction, mais qui est tellement le réel.
06:13Est-ce que vous avez du coup Thomas Goldberg en espèce de rôle ?
06:16C'est toujours le cas d'un acteur, mais un passeur, encore plus peut-être.
06:19On essaye de l'être de la manière la plus humble et respectueuse possible.
06:25Je crois qu'on a tous, je n'ai pas envie de parler en leur nom,
06:27mais je crois qu'avec tous les acteurs, on a essayé de prendre une distance
06:31pour essayer de respecter tout ça le mieux possible
06:33et de ne pas intervertir avec leur vérité, avec la vérité de Jean-Xavier,
06:38avec la vérité de l'histoire.
06:40Et voilà, il y avait une grosse responsabilité de passage.
06:43Alors série, il faut le dire, bouleversante, mais aussi avec délicatesse,
06:47mais continue à se poser des questions, évidemment.
06:49Peut-on en faire une fiction ?
06:51Fallait-il tourner des scènes, comme ça avait été le cas au Bataclan ?
06:55Je crois, David Fritz-Göpinger, vous faisiez partie des gens
06:57pour qui ça devait être au Bataclan.
06:59Oui, c'était important pour nous, et pas seulement pour moi,
07:02pour l'ensemble des potages.
07:03Il y a un truc dingue qu'il faut dire quand même,
07:05c'est que nous, on a vécu une toute petite histoire,
07:07au sein de la grande histoire, qui est celle du Bataclan,
07:10des terrasses, du Stade de France.
07:11Et je pense que pour nous, il y avait un enjeu de représenter
07:13ce que c'était que ce couloir d'un mètre trente de long sur six de large.
07:16Je pense qu'il est important,
07:18la série soit aujourd'hui,
07:20il est important de revenir à ça.
07:21Moi, j'ai énormément de respect, non seulement pour mes potages,
07:24mais aussi pour toute la communauté de victimes des attentats du 13 novembre.
07:27Life for Paris, 13 ans qu'il y a, je suis moi-même adhérent de Life for Paris.
07:29Et c'est normal que ça colle aux voix ?
07:31Absolument, et je pense que oui, c'est à la fois normal,
07:33et en même temps, ça parle de cette collectivité dont on fait tous part.
07:36On est dans ça,
07:37et moi, c'est tous les enjeux,
07:39j'en parle dans mon livre.
07:40C'est important de revenir à cette collectivité, de respecter la vie de chacun.
07:43D'un mot, Thomas Goldberg, jouer sur les lieux,
07:46pour un acteur, pour un comédien,
07:47ça change aussi.
07:50Oui, ça nous a mis dans une vérité instantanée.
07:52Évidemment, on ne peut pas le tricher.
07:54Après, ce n'est pas pour autant que ça n'a pas été très compliqué
07:56de se mettre dans cet état ce jour-là.
07:59Mais je pense que c'était nécessaire aussi
08:01par rapport à tout le réalisme
08:02dont fait preuve cette série tout le long.
08:04On va jusqu'au bout.
08:06Et à côté de ça, je me suis senti bien dans cette salle
08:08parce que justement, c'est un endroit de recueillement
08:10qu'on respecte énormément.
08:11Et voilà, ça ne m'a pas dérangé du tout que ça passe par là.
08:14Je pense qu'en vous entendant tous,
08:15on voit à quel point elle est d'utilité publique.
08:18Cette série des vivants sur France.tv
08:20diffusée sur France 2 à partir de lundi prochain.
08:23David Fritz-Göpinger, votre livre,
08:25« Il fallait vivre » aux éditions Le Duc.
08:27Je cite aussi le livre d'Arthur Desnouveaux.
08:30Vous n'êtes pas pareil, vous n'avez parfois pas les mêmes avis.
08:32Mais vos livres sont à lire.
08:34« Vivre avec le Bataclan » à Arthur Desnouveaux
08:36aux éditions Vucer, après le Bataclan.
08:38Et pas mal d'avoir effectivement des points de vue différents.
08:40On n'est pas réduit à la statue de victime.
08:42On est des personnes, des individus, même après le Bataclan.
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