Vient de paraître

Sommaire: Traduire la nuit. Voyage à l’épreuve de la traduction – Réception critique de Mea culpa – Le langage de Céline – Céline, non-bigame

Consécration

Son patronyme évoque irrésistiblement celui du héros du premier roman de  Patrick Modiano, La place de l’Étoile. Mais lui est “irréprochable” sur le plan idéologique : chroniqueur à Libération et aux Inrockuptibles, il collabore aussi au site internet Slate, résolument ancré à gauche. Et apparaît comme un esprit libre : sa dernière chronique a pour titre « Peu importe que Morrissey soit devenu un vieux facho, son dernier album a tout pour me plaire ». Audacieux car ce chanteur britannique, ancien leader du groupe The Smiths, est tout sauf politiquement correct. Dans son article  (Slate, 17 mars 2026),  Laurent Sagalovitsch – c’est le nom de ce journaliste – signale que ce chanteur est nationaliste, hostile à l’immigration massive tout autant qu’au multiculturalisme. Peu importe, selon lui, car il demeure un parolier hors pair et le dernier des monstres sacrés, pas moins¹. Si fort soit son désaccord avec ces opinions, elles ne l’empêcheront pas, affirme-t-il, d’écouter sa musique et même d’assister à ses concerts. Et d’argumenter : « Si je commençais à boycotter tous les chanteurs, écrivains, peintres, musiciens et artistes en tout genre dont les opinions me révulsent ou sont contraires à mes valeurs, ma vie serait un enfer. » On ne peut que louer cette indépendance d’esprit qui n’est pas si répandue dans le milieu journalistique. Cela étant, sa tolérance a des limites : « Ce n’est pas pour rien si je me suis toujours interdit de lire les écrits de Louis-Ferdinand Céline. Il existe un seuil à partir duquel j’estime que je ne puis plus en conscience écouter ou lire telle ou telle œuvre. Lorsqu’elle véhicule dans toute sa volubile monstruosité une idéologie à l’abjection avérée. Quand l’accomplissement artistique cesse d’être un reflet de la sensibilité pour devenir un support à  des discours haineux. »   Le fait qu’il soit né d’un père ashkénaze et d’une mère séfarade justifie certainement cette prévention. On ne peut s’empêcher de comparer cette réaction avec celle d’Émile Brami, d’origine juive et berbère, qui est l’un des admirateurs les plus éclairés de Céline. S’il est bien naturel de ne pas vouloir lire les écrits polémiques lorsqu’on a souffert, directement ou indirectement, de l’antisémitisme, il est dommage de se priver du plaisir de découvrir ces chefs-d’œuvre que sont Voyage au bout de la nuit et plus encore Mort à crédit qui, eux, ne recèlent rien de condamnable. Dans un article plus ancien (Slate, 12 juillet 2022), Sagalovitsch s’interroge sur « cette étrange et malsaine fascination de la France pour Céline ». Il ne souhaite pas pour autant qu’on cesse de le lire ni qu’on l’expurge des bibliothèques mais s’insurge contre la prétendue réhabilitation dont Céline serait l’objet. Ainsi ne supporte-t-il pas qu’on le tympanise avec la publication des inédits ou que Le Monde lui consacre un hors-série. Tout cela concourt, écrit-il, à le réhabiliter. Est-ce vraiment le cas ? Car enfin toutes les émissions qui lui sont consacrées instruisent indéfiniment son procès au point que le romancier disparaît derrière le pamphlétaire. C’est le cas dans un récent film de fiction consacré à Jean Luchaire dans lequel  Céline  apparaît sous les traits de Philippe Lévy, ce qui aurait, n’en doutons pas, suscité les sarcasmes de l’intéressé. On conçoit l’allergie qu’il peut susciter mais, dès lors qu’on a affaire à un très grand écrivain, comment empêcher que son œuvre soit consacrée ? Et il me paraît difficile d’affirmer que sa part d’ombre soit mise sous le boisseau, d’autant que, dès lors qu’il s’agit de lui, les historiens ont aujourd’hui davantage la parole que les exégètes littéraires.
  1. Je ne lui donne pas tort sur ce point : sa chanson “There is a place in hell for me and my friends“ (la version accompagnée au piano), pour ne citer qu’elle, est une pure merveille.

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Sommaire: Entretien avec Jean Monnier – Céline et Cervantès – Le Voyage dans Londres. Cinéma, faux papiers et entrée dans la modernité – Dans la bibliothèque de Céline (Kafka, Kellermann, Kerouac, Kipling)

Céline et Lazareff

Étonnant Pierre Lazareff ! Ce grand patron de presse (1907-1972)  était assurément un homme hors du commun. Le souvenir qu’on garde de lui est surtout lié au quotidien France-Soir qu’il dirigea après la guerre et qui était une véritable puissance, avec plusieurs éditions par jour et un tirage de plus d’un million d’exemplaires. Sa vie, comme l’on dit communément, est un roman ; elle a d’ailleurs été racontée¹.  En 1967, il est interviewé à la télévision pour une rubrique qui s’appelle “Les livres de ma vie” ². Ses propos valent la peine d’être reproduits intégralement :

« Vous savez, il m’est arrivé une aventure assez extraordinaire. Quand j’avais 24 ans, un agent littéraire de mes amis m’a dit : “J’ai un livre absolument extraordinaire ici, totalement illisible, un manuscrit absolument mal foutu, énorme. Moi, j’adore ça mais je voudrais bien que tu me dises ce que tu en penses.”  Je l’ai emporté chez moi. J’ai pas dormi de la nuit, j’étais bouleversé, submergé et j’ai dit à mon ami, en lui rendant le livre : “Je ne sais pas si ce livre paraîtra un jour, s’il aura du succès mais je peux te dire que je n’ai jamais rien lu qui m’ait à ce point à la fois enthousiasmé et marqué. Le livre s’appelait le Voyage au bout de la nuit ; l’auteur s’appelait Céline.  Je relis souvent ce livre. Il y a des tas de livres que j’ai relus ; j’ai souvent changé d’idée [à leur sujet] mais pour celui-là,  j’ai  jamais  changé d’idée. J’ai connu par la suite Céline. J’avais le Voyage au bout de la nuit dédicacé très flatteusement par lui à un moment où il n’était pas encore antisémite, je pense ; en tout cas il ne le disait pas. Un auteur comme Céline, ce qu’il a pu faire dans la vie, ça m’est égal. Trop de génie pour que je m’en occupe. Et il m’a donné ce jour-là une telle joie profonde, m’a fait découvrir tant de choses que j’oublie le reste. »

Que ce fils d’un émigré juif russe ait pu tenir de tels propos envers celui qui ne ménagea pas ses coreligionnaires ne manque pas d’impressionner, d’autant qu’il dut s’exiler en Amérique en 1940³. La rancœur est totalement absente de ce témoignage ne faisant place qu’à une vive admiration4. Est-ce la raison pour laquelle Céline lui avait dédicacé en 1952 une réédition de L’Église : “À Pierre Lazareff hommage et salut à sa toujours grande élégance d’esprit à mon égard ” ? Il ne le ménagea pourtant pas ni dans sa correspondance ni dans la trilogie allemande, l’affublant de sobriquets divers. Mais sans doute le confondait-il avec un certain Latzarus, journaliste lui aussi, qui ne l’aimait guère. De la même manière, il confondait souvent Chadourne (Marc) et Chardonne (Jacques). En 1959, Céline rendit pourtant Lazareff responsable de la censure de son entretien télévisé avec Louis Pauwels. Mais l’activité de Lazareff à la télévision française ne se limitait-elle pas à la production du magazine d’actualités “Cinq colonnes à la une” ? Avait-il le pouvoir d’interdire la diffusion de cet entretien ? Ce qui serait d’ailleurs surprenant, vu l’admiration qu’il professait pour l’auteur de Voyage. Le mystère demeure entier… Autre énigme : il découvre ce roman en 1931 en lisant le tapuscrit et non l’ouvrage imprimé qui paraîtra à la fin de l’année suivante. Dommage qu’on ne lui ait pas posé une question à ce sujet…

  1. Yves Courrière, Pierre Lazareff ou le vagabond de l’actualité, Gallimard, 1995.
  2. “Bibliothèque de poche” de Michel Polac. Réalisation : Yannick Bellon. O.R.T.F., 14 juin 1967.
  3. Jusqu’alors il habitait au… 67 rue Lepic.
  4. Soit dit en passant, cette grandeur d’âme contraste singulièrement avec l’attitude de certain célinien qui ressasse son ressentiment sur les réseaux sociaux.

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Sommaire : Entretien avec Jean Bastier – Céline vu par Marc Fumaroli – Céline écrivain maudit jusqu’au cœur de Genève – Dans la bibliothèque de Céline (Edmond Jaloux, Jamblan, Claude Jamet)

Sollers

C’est sans doute une infirmité de ma part ; les livres de Philippe Sollers m’ont  toujours laissé indifférent, exception faite de Femmes (1983), qui doit d’ailleurs beaucoup à Céline, et La Guerre du goût (1994), recueil de ses meilleures critiques.  En raison de son art d’esquiver les questions embarrassantes, celui que Pierre Assouline nommait (devant lui) “le roi des pirouettes” a pourtant de fervents admirateurs, notamment dans la nouvelle génération. En témoigne l’essai enthousiaste de Yannick Gomez qui analyse les liens entre son œuvre et la musique, domaine qu’il maîtrise ô combien. Mais le chapitre qui intéressera davantage ceux qui me lisent, c’est évidemment celui intitulé “Céline – Sollers”. Une anecdote à ce sujet : on sait que celui-ci s’est toujours targué d’avoir été l’un des grands artisans de la réhabilitation littéraire de l’auteur de Nord. Il l’écrit d’ailleurs noir sur blanc dans ses Mémoires. Avec malice, Jérôme Dupuis releva qu’après avoir écrit en 1963 un bref article sur Céline dans les Cahiers de l’Herne, il  fallut attendre… 1991 pour lire un nouveau texte de lui sur le sujet¹. Et de préciser que la grande période de traversée du désert, ce furent les années 60, 70 et 80, où Sollers jugeait plus urgent de célébrer Lacan, Mao ou Casanova. Dans le BC, je me gardai de réfuter ces propos, factuellement exacts, mais précisai que, chaque fois qu’il en eut l’occasion, Sollers défendit Céline dans les médias. Ce fut notamment le cas en 1976 dans une émission télévisée à lui consacrée². Mon papier se concluait ainsi : « Céline reconnaîtra les siens ! » Manifestement touché par cette défense, Sollers m’envoya la dernière livraison de sa revue L’Infini avec un mot courtois. Il a tous les défauts du monde, relevait un critique, sauf ceux des esclaves qui obéissent aux ordres des prescripteurs. Et c’est vrai qu’il m’est toujours apparu comme un homme libre, allant jusqu’à faire sien le précepte baudelairien revendiquant le droit de se contredire. Un admirateur de Céline est assurément mal placé pour reprocher à Sollers d’avoir succombé aux sirènes de la politique totalitaire. Passé du communisme au maoïsme, il ne renia jamais vraiment son passé gauchiste et demeurait nostalgique de la comédie débridée du printemps 68 dont la France ne se remit jamais, comme en atteste l’état de son école et de son université. Dans son fameux article La France moisie ³, Sollers raillait un ministre de l’Intérieur (de gauche) qui avait eu l’audace de fustiger ceux qu’il appelait, doux euphémisme, les “sauvageons”. Et il prenait bien entendu la défense du “héros” libertaire de mai 68 qui termina sa carrière parlementaire en se faisant l’apologiste du capitalisme et de l’économie de marché. Mais, comme le disait Céline (citant la sœur de Marat), ces volte-face sont là turpitudes humaines qu’un peu de sable efface. Ce qu’on retiendra de Sollers, c’est sa vaste érudition à la fois musicale et littéraire ainsi que ce goût de la conversation qui le fait davantage appartenir au XVIIIe siècle qu’à notre période déclinante dont il déplorait à juste titre l’inculture et la frivolité.

• Yannick GOMEZ : Sollers, le musicien de la vie (préface de Rémi Soulié), Éditions Nouvelle Marge, 2025, 141 p. (18 €). Voir aussi Hommages à Philippe Sollers, Gallimard, 2023, 142 p. (12 €)

  1. Cf. Philippe Sollers, Céline, Éd. Écriture, 2009.
  2. Émission « Une légende, une vie : Céline » réalisée par Claude-Jean Philippe et diffusée le 3 septembre 1976 sur la deuxième chaîne de la télévision française.