Passer au playerPasser au contenu principal
Anne Fulda reçoit Régis Jauffret pour son livre «Maman» dans #HDLivres

Catégorie

🗞
News
Transcription
00:00Bienvenue à l'heure des livres, Régis Leffray.
00:03On est ravis de vous recevoir, on vous connaît, vous avez écrit déjà de nombreux romans,
00:07notamment micro-fiction.
00:08Il y a cinq ans, vous avez écrit Papa, et aujourd'hui, vous écrivez Maman,
00:13un livre qui est paru aux éditions Vrai Camier,
00:15un livre qui est tendre et cruel, qui est cru parfois,
00:19qui est sans concession et drôle, et que je conseille de lire.
00:23Alors, c'est un drôle de livre qui, officiellement, navigue entre fiction et réalité,
00:30qui est à la fois tendre, cruel, cru, drôle, et sans concession.
00:37Alors, il y a écrit roman, donc, sur la couverture,
00:41et dans un premier temps, on peut croire que, non, ce n'est pas un roman,
00:45mais finalement, quand on va plus avant, on voit que vous allez de temps en temps
00:49vers les chemins de l'imaginaire.
00:51Mais il faut dire que votre mère, que vous appelez par plusieurs prénoms dans votre nom,
00:55Magdalena, Madou, Madlon, Madonna, c'était un personnage de roman.
01:01Tout à fait, c'est-à-dire qu'en écrivant ce livre, c'est-à-dire après sa mort,
01:05puisqu'elle est morte il y a cinq ans,
01:07j'ai découvert que ma mère était un personnage mystérieux.
01:10C'est-à-dire, je croyais que c'était une mère absolument aimante, ce qu'elle était,
01:14une mère d'enfant unique, mais je la croyais toute entière positive.
01:19Or, je me suis aperçu que c'était un personnage contrasté et extrêmement mystérieux.
01:24Et elle sera mystérieuse jusqu'à sa mort, surtout pour une raison.
01:28C'est qu'en réalité, après sa mort, j'ai appris qu'elle avait dit à quelqu'un,
01:32pour le coup de digne de foi,
01:34« Quand je mourrai, j'irai en enfer. »
01:36Ce qui, personnellement, ayant eu une éducation catholique,
01:39c'est une phrase que je ne pourrais pas prononcer.
01:41Et c'est d'autant plus étrange que la religion catholique est liée à la confession.
01:46Il n'y a pas de faute que Dieu ne peut pardonner.
01:49Donc, je ne saurais jamais quelle était cette faute
01:53que ma mère n'osait pas raconter à un prêtre pour se faire pardonner.
02:00Et alors, comme je voudrais qu'elle soit au paradis,
02:03et qu'on peut peut-être me taxer de superstition,
02:06vous savez, on envoie une cotisation à un monastère qui dit des messes.
02:10Et ça, je l'ai fait.
02:11Parce que je voudrais qu'on aille tous au paradis,
02:14comme dans la chanson.
02:15On chantait Paul Zareff.
02:16C'est un mystère, encore pour d'autres raisons,
02:20mais il y en a tellement.
02:22C'est que, vous savez, à une époque, c'était légal.
02:24On pouvait envoyer un écouvillon avec sa salive et avoir son ADN.
02:28Maintenant, ça n'allait plus.
02:29Donc, je me suis aperçu que j'avais une parenté.
02:33Ça ne venait pas de mon père,
02:34pour des raisons techniques qui seraient longues à l'expliquer.
02:36en Angleterre.
02:39C'est-à-dire des cousins issus de Germains.
02:41Ça veut dire que c'est les enfants des cousins,
02:43vous voyez, comme c'est proche.
02:45Il y en a une quantité en Angleterre,
02:47et il y en a en Finlande.
02:49Alors qu'on a une famille de Marseille,
02:51qui n'a personne, aucun membre,
02:54et on connaissait personne qui vivent à l'étranger.
02:57Donc, c'est un mystère terrible, ma mère.
02:59Et alors, vous deviez quand même en avoir la préscience,
03:03parce que j'ai vu que vous preniez des notes.
03:05Avant, quand vous alliez la voir,
03:07vous aviez décidé de prendre des notes sur sa vie.
03:11Vous savez, je prends beaucoup de notes.
03:13Vous êtes un écrivain, évidemment.
03:15Mais c'est surtout des notes que j'ai prises après sa mort,
03:18en fait, pour des raisons à hasard complet.
03:21C'est-à-dire que je voulais faire le drive January,
03:24pas de l'alcool, mais des réseaux sociaux.
03:26Donc, j'avais commencé un cahier.
03:28Alors, il n'y a pas d'intoxication, je suis aperçu.
03:31Mais comme le 3 janvier, ma mère est décédée,
03:33ce cahier, je l'ai écrit sur ma mère.
03:35Et c'est là où j'ai écrit au fil du temps.
03:38Mais ce n'était pas un livre.
03:40Alors, vous le dites.
03:41Votre mère est morte tard, elle a vécu très longtemps,
03:46en 106 ans, elle a vécu ces dernières années dans un Ehpad.
03:53Donc, ça donne quelques scènes assez croquidolesques
03:55sur la vie là-bas.
03:58Et donc, vous étiez, vous l'avez dit tout à l'heure,
04:00un enfant, son fils unique.
04:03Ce qui est un privilège et un poids terrible.
04:05Parce que d'ailleurs, vous l'évoquez,
04:06il y a la culpabilité, le sens du devoir.
04:10Puis, dans le même temps, on est le réceptacle
04:13d'un amour unique.
04:15Oui, c'est ça.
04:16C'est-à-dire qu'on est le réceptacle d'un amour unique.
04:19Et c'est ça qui est lourd à porter, en fait.
04:20D'ailleurs, dans le livre, je dis que quelqu'un de ma famille a dit
04:23qu'elle n'aime que Régis, ce qui est ébouvantable.
04:25Oui, c'est horrible.
04:26Une personne qui n'aime que vous.
04:28C'est comme quelqu'un qui ne mangerait que de la glace à vanille.
04:32Oui, c'est vrai.
04:32Je transpose les choses.
04:34Alors, mais ce qui est amusant, c'est que, effectivement,
04:36enfin, ce qui est intéressant dans la trame de votre livre,
04:39c'est que, dès le début, vous vous interrogez
04:41parce que vous vous rendez compte qu'en fait,
04:43elle vous a trahi.
04:45Elle a menti.
04:46Et en fait, ce qu'on découvre,
04:48c'est que c'est une femme qui adorait vivre dans le mensonge.
04:52C'est très déstabilisant pour un fils,
04:53quel que soit son âge, d'ailleurs, qu'on la prenne
04:55à 10, 20, comme 60 ans.
04:58C'est mieux de la prendre à 60 ans qu'à 18 ou à 20.
05:01Oui, c'est mieux.
05:02Mais c'est toute une personne qui s'écroule, en effet.
05:06Et entre autres, il y a cette trahison.
05:09Mais tout est pardonné, j'allais dire.
05:11À la fin, vous pardonnez tout.
05:13Oui, tout est pardonné.
05:13Mais enfin, il y a des cheminements.
05:14Oui, c'est exact.
05:16Il y a des cheminements.
05:17Et c'est, entre autres, l'objet du livre.
05:19Mais ça se termine par une sorte d'épiphanie,
05:21une sorte d'euphorie.
05:22C'est-à-dire que je me dis, finalement,
05:23elle est en moi, elle est dans mes enfants,
05:26elle est dans ma petite-fille, si vous voulez.
05:30Et si vous voulez, à un moment de sa vie,
05:33on se dit, quand on regarde sa vie,
05:35on se dit, bon, c'est elle qui m'a donné la vie.
05:38Et je lui dis merci.
05:39Voilà.
05:40C'est peut-être...
05:41On dit, bon, j'ai eu des problèmes.
05:44Vie n'est pas parfaite.
05:46Mais malgré tout, on lui dit merci.
05:48Chapeau.
05:48Malgré tout ce que j'ai pu découvrir,
05:53finalement, c'est oublié.
05:56Et cette manière qu'elle a eu d'arranger la vie,
05:59de mentir de ci, de là,
06:01finalement, ça a peut-être fait le lit du romancier
06:04que vous êtes devenu.
06:05Oui, mais je m'en serais passé.
06:06Je m'en serais passé d'être romancier.
06:09J'aurais préféré être autre chose
06:11et avoir eu une mère beaucoup plus transparente.
06:15Alors, ce qui est intéressant,
06:16c'est que des livres autour des mères,
06:19il y en a eu beaucoup.
06:21Alors, il y en a certains qui reviennent toujours
06:23comme des grandes références, évidemment,
06:25de ma mère, d'Albert Cohen.
06:26On est loin de cette adoration inconditionnelle,
06:29puisque là, vous le critiquez.
06:31D'une certaine façon, votre mère,
06:33elle pourrait se rapprocher de celle de Romain Garry,
06:34qui est à la fois exaspérante et géniale.
06:39Absolument.
06:41C'est plutôt ce type de profil.
06:42D'ailleurs, ma mère adorait ce livre.
06:44Ce qui en dit beaucoup, d'ailleurs,
06:45parce que quand vous lisez ce livre,
06:47c'est particulier quand même.
06:48Oui, bien sûr.
06:48Très particulier.
06:49Bien sûr.
06:49Et on pense à cette mère-là, plutôt.
06:52Oui, c'était une mère avec un amour absolu,
06:54mais un peu trop lourd.
06:56Envahissant.
06:56Voilà.
06:57C'est dur à porter,
06:59parce qu'on ne rendra jamais l'appareil.
07:02À moins d'être complètement fou,
07:04ce qui, visiblement, n'était pas mon cas.
07:05Vous aviez écrit déjà un livre sur votre père.
07:11J'imagine que...
07:13Ce livre s'est-il imposé ?
07:14Parce que c'est vrai qu'au début,
07:16vous étiez plutôt de ceux qui...
07:18Enfin, on n'en faisait pas une religion,
07:20mais enfin, on semblait dire...
07:21On faisait même une religion.
07:22Oui, pas loin de...
07:23Moi, je...
07:25Non, je ne vais pas vous déballer mes entrailles,
07:28vous parler de mes parents,
07:30de mes problèmes avec mes parents, etc.
07:31Alors, qu'est-ce qui vous a fait évoluer ?
07:32Et je sais que j'ai pu critiquer ceux qui auraient pu le faire,
07:35sans les critiquer nommément, d'ailleurs,
07:37je ne pense à personne.
07:39Oui, parce qu'il m'a fait...
07:40C'est quand vous voyez votre père arrêté par la Gestapo à la télé,
07:44vous dites, bon, je vais essayer de savoir ce qu'il en est.
07:47Et là, j'ai écrit un livre sans découvrir du tout le mystère.
07:51Et comme j'ai écrit un livre sur ma mère très mystérieuse,
07:54c'est-à-dire que finalement, il y a dix ans,
07:56vous m'auriez parlé de mes parents,
07:57je leur ai dit, mes parents sont des gens...
08:00Simple, avec une vie très simple.
08:02Et finalement, je me retrouve devant deux grands mystères
08:05que je ne résoudrai jamais.
08:07Et deux êtres assez extraordinaires,
08:09au sens premier du terme, quoi.
08:10Notamment votre père, quoi.
08:12Mon père, c'est inconnu.
08:14Oui.
08:14Puisque personne ne sait qu'il a été arrêté par la Gestapo,
08:18il n'y a aucune trace,
08:19personne ne s'en souvient.
08:20Et il y a une trace tangible sur un document.
08:24Et ma mère, ce mystère, qu'a-t-elle pu faire ?
08:29Et c'est un mystère...
08:31Je dis, c'est un mystère en plus catholique,
08:35parce que ma mère ne croyait qu'à l'enfer.
08:39Et elle demandait aux gens ce qu'ils pensaient de l'enfer.
08:41Est-ce que vous pensez qu'on brûle,
08:42comme on dit dans notre enfance ?
08:43Et ça a été une obsession toute sa vie, l'enfer.
08:46Mais cette phrase-là, elle ne me l'a pas dit à moi.
08:49Et à ma connaissance, elle ne l'a dit qu'une fois.
08:51Et elle a encore plus de poids,
08:53parce que les phrases qui sont dites qu'une fois,
08:56souvent, sont vraies,
08:57par rapport à celles qui sont répétées.
08:59Les mensonges sont souvent répétés.
09:02En tout cas, je vous conseille de lire ce livre.
09:05Ça s'appelle tout simplement Maman.
09:07C'est paru aux éditions Récamier.
09:08Merci beaucoup, Régis Geoffray.
09:09Moi qui vous remercie.
09:10Sous-titrage Société Radio-Canada
Écris le tout premier commentaire
Ajoute ton commentaire

Recommandations