Par ses Gymnopédies, Erik Satie a laissé une trace durable dans la mémoire collective, à la surface d'une œuvre qui a profondément influencé le langage musical du XXe siècle, en père de l'avant-garde minimaliste. Fils d'une Écossaise protestante et d'un Français courtier maritime catholique, Éric Alfred Leslie Satie naît à Honfleur le 17 mai 1866 et grandit entre la Normandie et Paris avec son père, qui, après le décès de son épouse, se remarie à une professeure de piano. Peu motivé durant l'apprentissage, le jeune Satie entre néanmoins en 1879 au Conservatoire de Paris, d'où il est renvoyé avant d'être à nouveau admis en 1885, car entre temps, il a pris goût à composer de petites pièces en dehors de tout académisme. Après un passage dans l'infanterie, il préfère la vie d'artiste bohème à Montmartre et compose pour le piano quatre Ogives (1886) témoignant de son goût pour le Moyen Âge, à la partition sans barre de mesure mais annotées pour les jouer, selon un principe qu'il suivra. Il côtoie les poètes Mallarmé, Verlaine et Contamine de Latour au moment où il crée des Sarabandes (1887) épurées et trois Gymnopédies (1888), inspirées par les danses d'enfants nus de Sparte lors de fêtes au temps de la Grèce antique, décrites dans le roman Salammbô de Flaubert. Ces valses lentes au tempérament mélancolique, propre au mode mixolydien, connaîtront une postérité qui n'échappera à aucun art, à commencer par l'orchestration qu'en fit en 1896 son plus grand admirateur et défenseur Claude Debussy, après leur rencontre au cabaret Le Chat noir. La mythologie grecque inspire aussi à Satie ses six Gnossiennes, commencées dans la foulée et achevées en 1897. Tenté par le mysticisme, il fréquente l'Ordre de la Rose-Croix du « Sâr » Joséphin Péladan, un écrivain féru d'occultisme qui le nomme maître de chapelle et accueille ses compositions pour la scène (Le Fils des Étoiles, 1891) ou le piano (Sonneries de la Rose-Croix, 1892). Déçu par cette expérience, Satie fonde sa propre Église métropolitaine d'art de Jésus-Conducteur dont il est l'unique membre, jetant l'opprobre sur « les malfaiteurs spéculant sur la corruption humaine » et créant sa seule œuvre sacrée, une Messe des pauvres ascétique pour orgue. Sa seule liaison connue est la peintre Suzanne Valadon, pour qui il compose des Danses gothiques (1893), tandis qu'elle réalise son portrait. La relation reste brève et de cette déception naissent les Vexations, soit un motif à répéter 840 fois. Ce qui s'apparente à une farce musicale précédée d'une note d'interprétation, à défaut d'indication de temps, pose les bases de la musique répétitive. En initiateur, John Cage s'en emparera avec dix autres pianistes pendant dix-huit heures en 1963, suivi par Meredith Monk, Gavin Bryars, Thomas Bloch, Nicolas Horvath ou Igor Levit, pour des durées variant entre 14 et 35 heures d'affilée. Installé depuis 1898 dans une chambre minuscule à Arcueil, au sud de Paris, « Ésotérik » Satie, comme le surnommait Alphonse Allais, rompt une période de deux années sans musique par un cahier de chansons de cabaret dont les plus célèbres airs sont Je te veux et La diva de l'empire et par un déluge de pièces humoristiques aux intitulés ironiques.Aux Pièces froides de 1897 succèdent Jack in the box (1899), Trois morceaux en forme de poire (en réponse à Debussy qui lui conseillait de « soigner la forme », 1903), Prélude en tapisserie (1906), qui préfigure les Musiques d'ameublement, Nouvelles pièces froides (1907), Aperçus désagréables (1908-1912), En habit de cheval (1911), Préludes flasques (pour un chien) et Véritables préludes flasques... (1912), Descriptions automatiques (1913), Embryons desséchés (1913), Chapitres tournés en tous sens (1913), Vieux sequins et vieilles cuirasses (1913), Choses vues à droite et à gauche (sans lunettes) (1914), Sports et divertissements (21 pièces, 1914), Les Trois valses distinguées du précieux dégoûté (1914), Avant-dernières pensées (1915) et la Sonatine bureaucratique (1917), parodiant la Sonate n° 1 de Clementi. Aussi burlesques d'apparence, ces œuvres bénéficient de l'étude du contrepoint et de la fugue entreprise par leur auteur à la Schola Cantorum en 1905, dans la classe d'Albert Roussel. Ce retour aux fondamentaux lui permet aussi d'aborder la comédie lyrique avec Le piège de Méduse (1913), orchestrée par Darius Milhaud en 1921 et de se pencher sur la musique de scène, de Cinq grimaces pour Le Songe d'une nuit d'été (1915) à la transition vers les Ballets russes avec Parade, créé par Serge de Diaghilev au Théâtre du Châtelet le 18 mai 1917 dans une scénographie de Pablo Picasso et une chorégraphie de Léonide Massine. L'accueil qui est fait au spectacle de foire est épouvantable et la musique critiquée pour les bruitages de sirènes, pistolet et machine à écrire. De fait, il anticipe le surréalisme et inspire les musiciens du Groupe des Six. En 1917, l'atmosphère bruyante d'un restaurant lui donne l'idée de composer une musique d'ambiance. Ce sera la Musique d'ameublement, qui va à terme bouleverser la fonction même de la musique, non plus écoutée avec l'attention qu'elle mérite mais considérée comme un simple fond sonore, prêt à envahir l'espace public, des ascenseurs aux supermarchés. En 1918 est créé la cantate pour mezzo-soprano et orchestre de chambre Socrate, suivie par Trois petites pièces montées pour orchestre (1920) et le ballet La Belle excentrique (1920), une « fantaisie sérieuse » qui parodie le music-hall. Quant à l'opéra inachevé Paul et Virginie (1923), il sera repris par Henri Sauguet. En 1924, Satie retrouve Picasso pour le ballet Mercure, œuvre de commande pour une soirée privée. Adopté par les dadaïstes comme l'un des leurs, Satie collabore avec Francis Picabia et les Ballets suédois pour Relâche, un « ballet instantanéiste » créé au Théâtre des Champs-Elysées le 24 novembre 1924 et comprenant la diffusion d'un court-métrage de René Clair, Entr'acte, où apparaissent les protagonistes. Le 1er juillet 1925, c'est une cirrhose du foie qui emporte le compositeur, grand amateur d'absinthe. L'ouverture de son appartement d'Arcueil à ses amis montre alors le dénuement dans lequel il vivait à l'écart, dans un désordre où se mêlent collection de parapluies, vestes en velours et faux-cols en série, lettres cachetées, etc. À rebours du romantisme, l'épure musicale de Saite a pronfondément influencé le courant minimaliste et répétitif des années 1960, porté par Philip Glass, Steve Reich. Sa Musique d'ameublement a débouché sur le concept ambient théorisé par Brian Eno. Anticonformiste, il a exploré de nouvelles formes et ouvert des voies à l'avant-garde, avec un sens de la dérision inégalé dans l'histoire de la musique.